Introduction
L’un des spectacles automnaux les plus appréciés des observateurs ouest-européens, et notamment français et espagnols, est le passage et la halte de centaines de milliers de Grues cendrées (Grus grus) qui ont niché en Scandinavie et dans les autres pays bordant la mer Baltique et qui rejoignent la péninsule ibérique, et dans une moindre mesure, l’Afrique du Nord pour y passer l’hiver, en traversant la France selon une diagonale allant du nord-est au sud-ouest du pays.
Depuis une vingtaine d’années, une proportion significative de ces oiseaux séjourne en France entre novembre et mars, principalement autour des réservoirs de Champagne et dans les landes de Gascogne, mais aussi dans d’autres zones humides, comme dans la réserve naturelle nationale du val de Loire (Cher/Nièvre) ou en Camargue (Bouches-du-Rhône).
L’automne 2025 est assombri par la découverte, principalement en Allemagne, en France et en Espagne, de dizaines de milliers de grues mortes et malades à cause de la souche H5N1 du virus de la grippe aviaire. Par exemple, rien qu’autour du lac du Der (Marne/Haute-Marne), on estime que plus de 4 500 oiseaux auraient péri.
Après quelques rappels sur la grippe aviaire, nous faisons un point sur l’ampleur de cette maladie en Europe au cours de cet automne 2025, nous rappelons les symptômes des oiseaux malades et les gestes à faire si on en repère, et nous nous demandons pourquoi cette espèce est particulièrement touchée. […]
Octobre 2025
Depuis la mi-octobre 2025, un épisode particulièrement sévère de grippe aviaire touche les Grues cendrées sur leur trajet migratoire depuis leurs zones de nidification nordiques. Si la maladie ne semble pas avoir touché les oiseaux en Scandinavie, des dizaines de milliers de grues mortes ou agonisantes ont été trouvées dans leurs zones de repos et d’alimentation et même dans des jardins ou le long des autoroutes, principalement en Allemagne, en France et en Espagne.
En Allemagne, plus de 10 000 carcasses de grues ont déjà été retrouvées dans les principales zones de halte migratoire du pays, comme dans le Brandebourg mais aussi dans le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, en Saxe-Anhalt et en Thuringe. Ceux qui ont été analysés étaient positifs à la souche H5N1.
En France, des cas sont rapportés quotidiennement depuis la mi-octobre dans plusieurs régions de France (Grand Est et Nouvelle-Aquitaine principalement), et des milliers d’oiseaux sont déjà morts : par exemple, rien qu’autour du lac du Der (Marne/Haute-Marne), on estime que 4 500 oiseaux auraient déjà péri, et un millier d’oiseaux seraient également morts dans la réserve naturelle nationale de l’étang de la Horre (Marne). La Ligue pour la Protection des Oiseaux évoque le chiffre de 6 500 grues mortes pour la région Grand Est.
À l’est de Morcenx (Landes), les équipes de la réserve naturelle d’Arjuzanx ont déjà collecté plusieurs centaines de cadavres (lire Observer les Grues cendrées dans la réserve nationale de chasse d’Arjuzanx).
Le virus a également atteint l’Espagne, et des centaines d’oiseaux morts ont déjà été trouvés autour de la lagune de Gallocanta et dans le secteur de La Sotonera (Aragon), les principaux sites de halte de l’espèce dans la péninsule ibérique, mais aussi dans des rizières et près de lagunes en Navarre, en Castille-La Manche, en Castille-et-León et en Estrémadure.
La durée de cette épidémie est incertaine : elle pourrait se prolonger pendant toute la période de migration d’automne, et on estime qu’au moins 10 à 15 % des oiseaux pourraient être touchés, mais l’impact final de la grippe aviaire actuelle sur la population de Grues cendrées empruntant la voie de migration d’Europe occidentale est imprévisible.
Par ailleurs, les autres oiseaux aquatiques qui partagent leur habitat, comme les hérons, les cormorans, les oies et les canards, pourraient également être affectés. Enfin, la prédation exercée notamment par les rapaces et les corvidés pourrait aussi favoriser la propagation du virus.
Les différents modes de transmission et de propagation du virus de la grippe aviaire
La grippe aviaire se propage à grande distance par les mouvements migratoires, les oiseaux aquatiques et marins peuvent en effet être porteurs du virus tout au long de leur trajet. Les canards de surface, comme les Canards colverts (Anas platyrhynchos), ne présentent pas de signes cliniques d’infection, mais peuvent excréter le virus pendant les épisodes d’infection, contribuant ainsi à sa propagation. En outre, il est courant que les oiseaux sociables se déplacent entre colonies durant leur période de reproduction, disséminant ainsi le virus d’un site à un autre.
Le virus de la grippe aviaire peut aussi se disséminer par contact direct entre individus d’une même espèce ou lors d’interactions avec d’autres espèces, par exemple en cas de cleptoparasitisme ou d’agressions. Des cadavres d’oiseaux ayant succombé à la maladie constituent une menace pour les vivants évoluant à proximité.
Au Japon, chez les Grues moine (Grus monacha) et à cou blanc (G. vigio), on a constaté que l’élimination virale était plus forte au niveau trachéal que cloacal, suggérant une transmission respiratoire.
Le virus est également transféré via des fluides corporels contaminés et lors d’interactions avec des individus malades ou morts, par exemple du fait du comportement charognard de certains oiseaux (goélands, etc.).
La grippe aviaire peut se propager indirectement par ingestion de matériel infectieux, comme de l’eau douce contaminée ou par contact avec les matières fécales d’oiseaux infectés ou d’autres objets et surfaces : par exemple, les virus de la grippe A sont connus pour rester actifs plusieurs mois dans l’eau douce à basse température, ce qui suggère que la transmission par l’eau constitue un important facteur d’infection entre oiseaux aquatiques. Un oiseau mort restant longtemps dans un bassin d’eau douce peut contaminer l’eau où plusieurs espèces se nourrissent et se baignent : de tels plans d’eau sont ainsi parfois appelés « piscines de la mort ».
Les oiseaux sauvages peuvent également transporter des virus vivants dans leur plumage.
Les humains peuvent enfin également contribuer à la propagation de la grippe aviaire, par exemple en manipulant des oiseaux infectés et en ne se nettoyant pas suffisamment par la suite, ou par transfert de matières fécales ou de plumes.
On ne sait pas pendant combien de temps le virus H5N1 peut survivre dans le sol et sur les matériaux de nidification, mais il pourrait rester actif pendant plusieurs semaines s’il n’est pas exposé aux rayons UV, à des températures élevées ou à des conditions très sèches.
Comment repérer une Grue cendrée malade de la grippe aviaire ?
Les symptômes des individus potentiellement malades sont les suivants :
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- des yeux fermés et/ou très larmoyants.
- Une léthargie, un corps allongé et une absence de réaction.
- Un problème de coordination et une perte d’équilibre (ataxie).
- Des tremblements de la tête et du corps.
- Des ailes abaissées ou des pattes traînantes.
- Une tête et/ou un cou penchés ou tordus
© Andréas Guyot
Bien que les signes ci-dessus soient des indicateurs pertinents d’une infection par la grippe aviaire, la présence du virus ne pourra être confirmée que par des tests en laboratoire ou avec un kit de détection rapide. Une autopsie pourra détecter des lésions macroscopiques (pancréatite nécrosante hémorragie des poumons, de la rate, du cerveau, du foie et/ou des reins, etc.).
Que faire si l’on trouve une Grue cendrée malade ou morte en France ?
Si l’on trouve une Grue cendrée malade ou morte, il ne faut pas la toucher sans porter des éléments de protection (gants, masque FFP2 et lunettes de sécurité). Il faut éviter de déplacer l’oiseau, et surtout ne pas le ramener chez soi. Il ne faut pas non plus ramasser ou manipuler les carcasses.
Avant toute action directe, il faut signaler votre découverte aux autorités compétentes (vétérinaires, organismes publics s’occupant de la faune sauvage, etc.). En France par exemple, il faut contacter un agent de l’Office Français de la Biodiversité de son département, une fédération de chasseurs (départementale, régionale ou nationale) ou un vétérinaire, qui relaient l’information sur le réseau SAGIR, dédié à la surveillance sanitaire de la faune sauvage. Ce réseau a notamment permis de détecter l’occurrence de maladies « nouvelles » sur le territoire ou pour une espèce donnée, comme la découverte d’un nouveau variant du virus RHD (Rabbit Haemorrhagic disease) en 2010 chez le Lapin de garenne (Oryctolagus cuniculus).
Retirer les cadavres et empêcher les contacts avec les élevages. […]